La fée électricité, quo non ascendet ?
3 Aôut 2022
En matière d'électricité il est pertinent de se référer au grand réseau européen interconnecté. Les politiques particulières de chaque Etat membre sont en partie le reflet des décisions prises à Bruxelles et les échanges sont gérés par la bourse Européenne comme EEX,(European Energy eXchange) ou Epex Spot. Chaque Etat membre est tenu de mettre 70% de ses capacités d'interconnexion électrique à la disposition du marché.
( Les 30% qui restent sont consacrées aux négociations de gré à gré ).
Nous sommes donc une partie d'un grand réseau Européen ; un pour tous, tous pour un, du moins jusqu'à présent.
Aujourd'hui la part des renouvelables dans la production européenne d'énergie électrique est de 38%.
Les 62% restants sont produits à partir des fossiles dans des centrales thermiques.
38% de renouvelables, c'est à la fois peu et beaucoup.
C'est peu car les fossiles restent encore largement majoritaires et ne semblent pas vouloir laisser la place facilement, comme en attestent les événements actuels.
Mais c'est déjà beaucoup car les vrais problèmes commencent à apparaître, en particulier ceux créés par l'intermittence de ces nouvelles sources et le manque de moyens de stockage de masse de l'électricité ( STEP).
( « On » a longtemps pu soutenir la théorie du foisonnement selon laquelle la répartition aléatoire des événements météorologiques allait résoudre ce problème d'intermittence, rendant caduc ce problème de stockage d'énergie; l'expérience du terrain a prouvé le contraire...) .
Le réseau de distribution reçoit et distribue l'énergie électrique d'où qu'elle vienne, pourvu qu'elle soit conforme au cahier des charges, en sorte qu'il est impossible de savoir si les kWh consommés par tel poste de soutirage sont d'origine renouvelable ou fossile.
Ce mélange des genres a comme conséquence que toutes les applications électriques raccordées au réseau public utilisent de l'électricité produite à 62% avec des fossiles.
C'est le cas notamment des véhicules 100% électriques.
(Sauf si l'usager dispose d'un accès à de l'électricité verte authentifiée bien entendu, et produite localement, ce qui n'est pas le lot commun. C'est le cas par exemple des installations en autoconsommation, publiques ou privées, qui sont très minoritaires ).
La part de 62% d'électricité fossile qui arrive aux batteries des voitures électriques ( ou ailleurs bien entendu ) a parcouru un cheminement au cours duquel se produisent des pertes :
D'abord à la production ; dans le meilleur des cas, Centrale CCCG ( Centrale à Cycles Combinés à Gaz ), le rendement ne dépasse pas 55%.
Ensuite l'énergie traverse le réseau d' acheminent, avec 3% de pertes en moyenne, soit un rendement de 97% (Valeur RTE).
Puis l'électricité est traitée par les bornes de charge et adaptée au besoin ( variable selon le type de charge et la puissance) : Redressement et gestion de la puissance, rendement 90% en moyenne.
Enfin, de l'énergie est perdue par la batterie elle-même lors de la charge, d'environ 5%, soit un rendement de 95 %.
Rendement total du circuit production- distribution- batterie :
0,55 x 0,97 x 0,90 x 0,95 = 45%
Ces 45% d'énergie restante servent à propulser la voiture.
Le rendement d'une voiture 100% électrique est en moyenne de 55% selon les indications de la profession. Ce rendement dépend évidemment de l'efficacité de la batterie, du rendement du convertisseur-onduleur, du rendement moteur- transmission, et des accessoires utilisés ou pas.
Le rendement global est donc de 0,45 x 0,55 = 0, 25, soit 25%.
Pas mieux que les véhicules thermiques.
( On pourra aisément recalculer ce rendement pour le cas où l'électricité serait produite à partir du charbon ou du lignite, ça vaut le détour ...)
Donc, statistiquement, nos voitures européennes 100% électriques actuelles fonctionnent 62% du temps avec un rendement de 25%( maximum ).
Quant aux émissions de CO2, la voiture elle-même n'en produit certes pas, mais elles sont reportées au niveau de la centrales thermique productrice d'électricité.
Heureusement, pour 38% du temps les voitures électriques vont utiliser de l'électricité renouvelable, et sans émission de CO2.
Dans ce cas le rendement sera bien meilleur, mais ne dépassera pas 50% à cause les pertes citées plus haut ( Pertes réseau, stations de charge, rendement de la voiture ). Par contre il n'y aura pas d'émissions de CO2 associées, ce qui est l'objectif de cet exercice.
Tant que la proportion d'électricité d'origine fossile sera importante ( Aujourd'hui 62 % ) il n'est pas pertinent de rechercher une croissance forte du nombre des véhicules 100% électriques.
En effet, l'énergie finale ( électrique ) économisée grâce au bon rendement de la voiture se retrouve dépensée au niveau de l'énergie primaire supplémentaire qui doit compenser les pertes de la centrale thermique, du réseau de distribution et du système de charge de batteries.
La décision de Bruxelles d'interdire la vente de voitures thermiques neuves dès 2035 n'est peut-être pas la meilleure idée...
Avant de décréter la date précise de la mort du moteur thermique, il serait peut-être plus utile de s'occuper des vrais problèmes :
1- booster la croissance des énergies décarbonées pour passer rapidement de 38% à 70% au moins en moyenne européenne.
2- Développer les moyens de compensation de l'intermittence des renouvelables ( STEP, filière Hydrogène ).
3- Gérer la croissance de la voiture 100% électrique à un niveau maîtrisable tant que la part des fossiles dans la production d'électricité sera supérieure à 30%.
[Le cas de la France est particulier en raison de la structure de son parc électrique dans lequel le nucléaire ( en période « normale » ) reste largement majoritaire, le reste étant couvert par l'hydroélectrique, l'éolien et le solaire. Le thermique est minoritaire, avec une part de biomasse non négligeable.
Dans ces conditions l'utilisation des voitures 100% électriques a un sens.
Ce cas se retrouve dans certains pays Nordiques où l'hydroélectrique et l'éolien jouent un rôle majeur, celui que joue le nucléaire en France ].
De par son entrée fracassante dans la vie des citoyens, la voiture électrique est devenue le porte-drapeau de la transition énergétique.
Tous les moyens sont mis en œuvre pour forcer la décision des usagers et hâter leur conversion. Primes à l'acquisition, aides pour l'installation des bornes de chargement à domicile, réglementation favorable en agglomérations avec les ZFE, stationnements réservés et gratuits, exonération de la TICPE, et cerise sur le gâteau, mise à l'index des véhicules à moteur thermique qui devront disparaître des catalogues dès 2035 ( Décision de Bruxelles ) et dès maintenant en ville pour les plus polluants.
Avec un adversaire mis hors jeu, en général on gagne la course.
Mais encore faut-il arriver au bout du parcours.
Ici le parcours c'est l'électrification des 300 Millions de véhicules légers européens, avec un niveau de ventes annuelles de 15 Millions de véhicules neufs à batterie , pour un renouvellement du parc d'ici 2050.
Aujourd'hui en Europe il se vend environ 2 Millions de véhicules 100% électriques neufs par an.
L'origine de ces véhicules n'est pas forcément l'Europe, les constructeurs hors Europe ne sont pas restés l'arme au pied.
Pour passer de 2 Millions/an à 15 Millions/an en 2035 ( date fixée par Bruxelles ), le marché devra croître de 17% par an.
L'enjeu subsidiaire est de savoir qui prendra la meilleure part. La Chine, les USA, le Japon, sont des concurrents sérieux, alors que l'Europe ne maîtrise toujours pas les batteries, et dépend de l'extérieur pour certains matériaux et composants électroniques.
(Cela dit, on peut très bien rouler électrique sur des bagnoles fabriquées hors de l'Europe, ou en Europe par des fabricants extérieurs, c'est un choix de société ).
Mais l'électrification des voitures elles-mêmes ne représente qu'une partie du problème de la transition.
Le vrai problème se situe au niveau de l'électricité qui propulsera ces nouveaux engins.
Il va de soi que l'énergie appelée à remplacer le pétrole doit être décarbonée.
A terme, les trois cent millions de véhicules légers à batteries consommeront annuellement 700 TWh d'énergie électrique.
( Sur la base de 12 000 km/an, et 20 KWh/100 km)
La production annuelle d'électricité en Europe est de 3 250 TWh.
L'électrification des seuls VL entraînera donc un accroissement du besoin d'énergie électrique de 21,5 %.
( Les optimistes considèrent que cet accroissement de la demande sera compensé par les économies réalisées par ailleurs, sans toutefois préciser la nature de cet ailleurs ).
Pour ne pas charger la mule, nous n'avons pas parlé des besoins supplémentaires créés par l'électrification d'autres applications qui fonctionnent aujourd'hui avec des fossiles, mais il en résultera une demande importante d'énergie électrique supplémentaire.
Or le niveau de 38% atteint par les renouvelables dans la production électrique européenne est déjà critique car il devient très difficile de gérer un tel niveau compte tenu de l'intermittence de ces sources.
Les installations de stockage d'énergie électriques existantes ne suffisent plus à gérer un tel volume de fluctuations ; lorsque la production dépasse la demande, l'énergie est perdue (ou cédée à vil pris ) et dans le cas inverse il faut faire appel à des centrales de base pilotables alimentées par des fossiles, généralement du gaz naturel.
Les grandes installations hydroélectriques de pompage ( STEP ) se font toujours attendre et le stockage sur batteries restent limité à des petits volumes. Quant à La filière Hydrogène, elle n'est pas prête à intervenir sur une base significative avant longtemps.
ompte tenu du planning de développement des renouvelables, de l'absence de solution pour le stockage de compensation de l'intermittence, et des atermoiements sur la politique nucléaire, il se peut que la croissance boostée de la mobilité électrique entraîne un recours à encore plus de fossiles pour produire l'électricité manquante.
our éviter cette fâcheuse situation, qui pourrait advenir vers 2035/2040, voire même avant, le recours au nucléaire revient sur le devant de la scène comme seule solution éprouvée apte à soutenir une production électrique de base indépendante des conditions météo faisant du vent, de l'ensoleillement, et du régime des eaux, des maîtres imposants à nos sociétés des mutations que notre économie n'est pas forcément prête à mettre en œuvre.
Passer d'un système où l'énergie est disponible à guichet ouvert à un système où les activités humaines devront se plier aux caprices d'un réseau distribuant sporadiquement une énergie devenue rare et chère, serait un exercice semé d'embûches susceptibles de conduire à des déboires peut-être irréversibles.