Le nucléaire et le gaz fossile sortis du placard, et maintenant on fait quoi ?
21 Février 2022
Une affaire de taxonomie européenne.
Le classement consiste à ranger les objets, les êtres, les événements, les idées, dans des catégories définies selon des critères préalablement choisis.
La taxonomie est la science du classement ; elle étudie les méthodes les plus appropriées pour l'établissement des catégories et des critères de classement afin de garantir la cohérence et l'utilité de la démarche.
La Commission Européenne doit effectuer des choix dans tous les domaines de l'activité économique, et ces choix doivent permettre de générer une réglementation qui, elle-même, nécessite une classification des projets en fonction de critères favorables à la Politique Générale à laquelle ont adhéré les Etats participants.
( En clair il s'agit de ne pas approuver et financer n'importe quoi, mais au contraire ne soutenir que les projets conformes à la Politique Européenne de développement durable )
En l'occurrence il s'agit de classer les activités économiques en fonction de leur efficacité environnementale à court, moyen, et long terme. C'est la « taxonomie européenne verte ».
Les activités, projets, investissements, qui ne seront pas approuvés dans la taxonomie européenne comme favorables à la transition verte et à la durabilité n'auront pas les soutiens associés. Ceci concerne les porteurs de projets, et leurs sous-traitants ou associés.
L'Energie est l'un des volets les plus importants de cette taxonomie ( Volet climatique ), en rapport avec les émissions de CO2, mais aussi avec la protection de l'environnement et la durabilité.
Les activités en rapport avec l'énergie sont classées en trois catégories :
A- Les activités durables bas carbone ( Eolien, Solaire, Hydroélectrique, Biomasse, Géothermie ).
B- Les activités de transition.
C- Les activités « habilitantes », indispensables à une activité durable.
Ces trois catégories constituent les activités susceptibles d'orienter les financements publics et privés.
Les mauvais esprits ( ? ) contestent ce classement au motif que toutes les sources d'énergie peuvent trouver place dans l'un ou l'autre de ces trois groupes.
(Ce qui n'est pas complètement faux...Si une source d'énergie n'est pas nativement « bas carbone », on peut toujours montrer qu'elle est « habilitante » ou « de transition » dans la mesure où son utilisation est indispensable « hic et nunc » pour maintenir l'activité économique en attendant les lendemains entièrement décarbonés).
C'est ainsi que le nucléaire et le gaz fossile ont trouvé place dans la catégorie B, bien que leur caractère transitoire soit assez discutable quand on sait qu'une centrale nucléaire est faite pour durer soixante ans, voire quatre-vingt ans, ce qui nous renvoie au prochain siècle pour ce qui est des éventuels futurs EPR qui entreront en service au plus tôt en 2030.
Quant au Gaz fossile, il est blanchi grâce à l'alibi du biogaz et de l'Hydrogène vert qui sont censés le remplacer dans les mêmes réseaux, l'échéance étant laissée à la discrétion de Madame Irma ( On parle de 2050, ce qui revient au même ).
(Et surtout le Gaz est indispensable pour soutenir la production intermittente éolienne et solaire, ce qui crédibilise son caractère « habilitant » ).
Mais qu'importe la forme pourvu que le fond soit solide, et il l'est devenu pour le Nucléaire et le Gaz fossile qui se voient ainsi adoubés et admis dans la confrérie des prétendants aux financements Européens, publics ou privés.
C'est bon pour la France dont le trio Nucléaire + Gaz + Hydraulique constitue l'essentiel des sources d'énergie électrique actuellement et encore pour longtemps.
C'est moins bon pour les puristes qui voient le nucléaire et le gaz fossile remis en selle pour encore une longue durée, et pour qui cette manœuvre est une pure opération de « greenwashing ».
(C'est l'éternel conflit entre la recherche de l'idéal et le pragmatisme ).
Le charbon et le pétrole ne sont pas admis* dans le sérail, mais ils savent très bien se débrouiller tout seuls et composer avec la taxe carbone.
*Ceci est discutable car il existe des projets de CSC ( Capture et Séquestration du Carbone) qui mériteraient des financements.
La France va donc relancer son chantier nucléaire, tout en confirmant sa volonté (au moins son intention) de réduire à 50% la part de cette technologie dans la production d'énergie électrique, à l'horizon 2050.
Mais 50% de quoi exactement ?
Aujourd'hui la production électrique est d'environ 530 TWh, correspondant à l'état actuel des besoins.
( La consommation finale est plus faible mais il ne faut jamais oublier les consommations internes du secteur de l'énergie, les pertes réseau et la balance import-export).
Quels seront les besoins électriques en 2050 ?
Qualitativement les facteurs d'accroissement ou de réduction des besoins sont connus : développement de la mobilité électrique, basculement sur l'électricité d'applications industrielles utilisant aujourd'hui de l'énergie fossile, croissance du marché des pompes à chaleur, progrès de l'efficacité énergétique à tous les étages, augmentation du nombre des ménages et de leurs équipements électriques, développement du réseau intelligent, filière Hydrogène, rendement du stockage, etc ...
L'influence de chacun de ces facteurs ( et d'autres encore inconnus aujourd'hui ) ne peut être chiffrée actuellement car on ignore l'évolution du contexte géopolitique et économique durant les prochaines décennies.
( Les différents scénarios proposés ici et là ne sont que des scénarios, c'est-à-dire des œuvres d'imagination...).
Dans ce contexte il est raisonnable de considérer une hypothèse de stabilité du besoin, et retoucher les évaluations périodiquement en fonction des résultats réels constatés.
Effectuons l'exercice :
La puissance installée du parc nucléaire actuel est de 62 GW ; dans un état opérationnel « normal » ( Facteur de charge de 85%), la production annuelle devrait atteindre 460 TWh, soit 87% de la production électrique totale de 530 TWh.
Aujourd'hui nous en sommes loin ; la part du nucléaire n'est que de 70%, à cause du vieillissement des installations et des problèmes techniques largement évoqués dans la presse.
( Pour 2022 et compte tenu des problèmes actuels, EDF annonce une production électronucléaire réduite à 320 TWh, soit une part de 60% seulement ).
En 2050 la plupart des installations auront largement dépassé leur durée d'exploitation initialement envisagée, et même les plus récentes ( Palier N4 ) auront fêté leur cinquantenaire.
Dans les trois prochaines décennies, de nombreuses tranches devront être arrêtées pour refus de prolongation par l'ASN, et la réduction effective de la part du nucléaire dépassera peut-être les prévisions à 50%, entraînant l'obligation de recourir au Gaz fossile et/ou aux importations d'électricité au prix du marché « quoi qu'il en coûte », ce qui serait évidemment désastreux, d'autant plus que les renouvelables ne seront pas forcément au rendez-vous pour prendre la relève...
Or 36 GW nucléaires installés et opérationnels à 85% seront nécessaires pour fournir les 50% de la production électrique en 2050 (dans l'hypothèse de départ d'une production électrique nationale toutes sources confondues stable à 573 TWh).
Il n'est pas certain que les réacteurs des paliers N4 et P4 de 1 300 et 1 400 MW prolongés ( à quelles conditions?) soient capables de délivrer plus de 20 GW, les réacteurs plus anciens étant encore plus douteux.
Toutes ces incertitudes justifient la plus grande circonspection de la part des responsables des approvisionnement énergétiques.
L'avenir ne se prépare pas en lisant dans une boule de cristal ; il se construit en tenant compte des possibles évolutions d'un certains nombre de conditions :
La première est de prendre en compte les besoins d'après 2050, car le monde continuera et on aura toujours besoin d'énergie électrique. Question : on fait quoi pour préparer l'après 2050 ? Aujourd'hui personne ne sait répondre à cette question car la réponse sera très différente selon que l'on conserve 50% de nucléaire ou que l'on réduit jusqu'à zéro d'ici la fin du siècle ; les moyens à mettre en œuvre dès aujourd'hui seront évidemment très différents.
La deuxième condition concerne l'évolution des besoins électriques d'ici 2050 et au-delà. Aujourd'hui les « experts » ne sont même pas d'accord sur une augmentation ou un diminution des besoins, encore moins sur l'amplitude de la variation d'ici 2050, encore moins au-delà évidemment. Toutes les prévisions divergent dans un sens ou dans l'autre selon des hypothèses gratuites dont personne ne maîtrise la réalisation.
( Une « petite » croissance des besoins de 1% suffirait à porter la demande à plus de 650 TWh en 2050 )
La troisième condition, peut-être la plus importante, est la croissance des énergies renouvelables à la hauteur des besoins d'ici 2050, et leur aptitude à réaliser la part de production espérée (50%). L'existence d'un plan de production est un scénario papier qui n'engage personne et n'identifie aucun moyens concrets.
La quatrième condition est relative à la possibilité, ou non, de prolonger la durée d'exploitation de certaines installations nucléaires très au-delà de cinquante ans, afin de conserver la puissance nécessaire à la réalisation du plan des 50% ( Et au-delà puisque il faudra bien sûr toujours fournir de l'électricité nucléaire au-delà de 2050 ).
Personne ne sait répondre à cette question.
La cinquième condition concerne les possibilités d'approvisionnement extérieurs en cas de pénurie systémique. On a vu ( et on voit encore) l'influence de cette situation sur les prix de l'électricité en France.
Toutes ces conditions, et peut-être d'autres qui nous ont échappé, justifient de la part des responsables un plan de sauvegarde pour réduire la part de risque et garantir le maintien de la capacité de production nationale.
Ce plan repose sur la construction de nouveaux réacteurs de type EPR et l'arrêt de 12 réacteurs REP des paliers les plus anciens ( CP0, CP1 ), pour commencer.... D'autres arrêts suivront selon le programme de réduction prévu ( disponibilité des EPR et réalisation du programme des renouvelables).
L'objectif est double :
Respecter la décision de réduire à 50% la part du nucléaire dans la production d'électricité en 2050.
Remplacer progressivement une partie des réacteurs existants par des EPR qui prendront la relève des anciens qui auront tous dépassé les cinquante ans de durée d'exploitation.
La puissance installée du parc nucléaire en 2050 sera alors de 36 GW qui produiront 270 TWh, soit 50% de la production électrique estimée constante à 530 TWh ( Hypothèse conservative).
Le parc sera alors composé de 22 EPR, construits sur les trois prochaines décennies.
Un effort équivalent (en plus du nucléaire) sera nécessaire pour amener la production d'électricité renouvelables ( Eolien, Solaire, Hydraulique, Géothermique, Thermique à biomasse) au même niveau de production que le nucléaire ( 270 TWh) afin d'atteindre le ratio 50/50.
Dans ce vaste programme le Gaz aura un rôle important à jouer de par ses possibilités de stockage :
d'abord pour fournir sa part prévue dans le mix électrique, ensuite pour compenser l'intermittence météorologique des renouvelables (Eolien et Solaire), également pour répondre à une éventuelle demande intérieure supérieure aux prévisions, enfin pour palier une défaillance de l'un ou l'autre moyen de production.
Le Gaz en question pourra être fourni par la biomasse, et/ou en dernier recours par des importations de Gaz fossile si la biomasse ne suffit pas.
Ce programme était déjà dans les cartons, il ne manquait plus que l'aval de la taxonomie européenne pour le débloquer. Le prochain mandat présidentiel aura la charge de le mettre en route.