Sortir du nucléaire …
30 Juillet 2018
Le parc électronucléaire français appartient à EDF, qui est depuis 1946 une entreprise publique, au sens de l'INSEE:
"Entreprise détenue majoritairement pas l'Etat ou appartenant à des groupes dont la tête est détenue majoritairement pas l'Etat".
L'Etat français possède 84 % des actions du Groupe EDF, il détient donc l'autorité pour orienter la stratégie, en particulier les choix industriels.
En d'autres temps, l'Etat avait décidé de doter la France d'un parc électronucléaire doublé d'un parc d'installations hydroélectriques, l'ensemble devant procurer au Pays une indépendance énergétique, au moins pour l'électricité.
Ce qui fut réalisé, et a permis d'accompagner la croissance de l'après guerre.
Ces moyens de production sont toujours opérationnels et donnent toute satisfaction au plan de la continuité et de la qualité du service.
Ils permettent également de présenter un bilan positif au plan des émissions de gaz à effet de serre.
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Mais, les inconvénients incontestables de la technologie nucléaire ont donné naissance à un mouvement d'opinion en faveur de son abandon au profit de méthodes nouvelles de production d'électricité, à la fois neutres en émissions de GES et sans risques pour l'environnement et la santé publique, à cours ou à long terme.
La force de persuasion de ce mouvement protestataire s'est vue considérablement renforcée par les catastrophes de Tchernobyl en 1986, et Fukushima en 2011.
Ces évènements ont suscité une prise de conscience du risque nucléaire, au sein même des équipes chargées de sa gestion.
D'importants travaux ont alors été entrepris pour tenter de juguler les risques qui, jusqu'à ces catastrophes, étaient purement et simplement niés.
L'efficacité de ces travaux n'a pas convaincu les opposants, qui y voient plutôt un cautère sur une jambe de bois.
Les récents avatars du chantier de l'EPR, prototype* de la nouvelle génération devant remplacer les actuels REP, ne font que renforcer la conviction des opposants dans leur volonté d'en finir avec ces chaudrons de sorcières qui constituent un risque majeur que les populations n'acceptent plus d'assumer.
*Prototype qui aura surtout servi à définir la version de série (EPR NG) appelée à prendre la relève des "vieux" REP, sauf décision contraire d'en haut.
D'autre part, compte tenu des progrès considérables réalisés dans les domaines de l'éolien et du solaire, et de la progression de l'industrialisation de ces technologies propres dans plusieurs pays européens et en France, les opposants au nucléaire estiment, non sans raison, qu'il est temps d'entreprendre un programme de sortie de l'atome civil.
Il apparaît dorénavant non seulement au public, mais aussi à une partie des énergéticiens responsables, que le maintien de cette technologie équivaut à l'acceptation d'un risque de catastrophe majeure dont la probabilité se rapproche dangereusement de la certitude.
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Ce réquisitoire contre le nucléaire ne suffit manifestement pas pour obtenir de EDF, c'est-à-dire de l'Etat, une décision ferme de retrait de cette technologie.
Il faut rappeler que cette entreprise s'est construite sur la monoculture du nucléaire, qui lui permet de contrôler la quasi-totalité du secteur de l'énergie électrique, avec ses filiales RTE pour le transport de l'énergie et ENEDIS pour la distribution BT.
Grâce à cette linéarité, EDF demeure le fournisseur largement majoritaire du marché, ce qui n'est pas pour déplaire à l'actionnaire principal qui est l'Etat.
Brûler ses vaisseaux au moment où le marché s'ouvre à la concurrence, reviendrait à prendre un très gros risque de perdre ce leadership, voire même de disparaître en tant qu'entreprise de statut international.
D'autant plus que, dans le même temps, l'Europe exige l'ouverture à la concurrence de l'exploitation du parc hydroélectrique, second fleuron de EDF.
Même si l'on n'est pas d'accord, on comprend la réticence du loup à se laisser manger par l'agneau.
Autant demander à Airbus de renoncer à l'aviation et de fabriquer des tracteurs…
Les nucléocrates ne perdront pas cette bataille sans combattre énergiquement.
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Même s'il comprend et partage les inquiétudes des anti-nucléaires, l'Etat sait qu'en perdant EDF il perdrait le contrôle du secteur de l'énergie électrique, ce qui constituerait une rupture majeure au sein du pacte régalien, dont la quatrième obligation est:
"Définir la souveraineté économique et financière"
Du moins en régime d'économie libérale, et dans une société technologique dont tous les rouages fonctionnent à l'électricité.
Alors, l'Etat temporise et cherche à gagner du temps en espérant quelque miracle qui lui évitera d'affronter la tourmente d'une révolution énergétique l'obligeant à jeter aux orties non seulement le nucléaire, mais aussi le pétrole, le charbon, et le gaz naturel, émetteurs de GES.
Une course à l'abîme dont personne ne peut garantir l'issue.
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C'est pourquoi la volonté de l'Etat de sortir du nucléaire n'a jamais été exprimée qu'à travers des déclarations absconses.
L'annonce de réduire la part de cette technologie à 50% du mix électrique pour 2030 ne constitue en aucun cas la promesse d'un futur retrait total, ni au cours de ce siècle, ni même après.
Quant à ce que seront ces 50%, encore faudrait-il connaître l'importance de la consommation en 2030... Et là-dessus les prévisions divergent, en fonction des hypothèses des uns et des autres.
La poursuite de la construction de l'EPR de Flamanville suffit à lever les doutes quant aux intentions de l'Etat de maintenir une production nucléaire, voire même de l'augmenter.
En effet, l'engagement de plafonner la puissance nucléaire installée à sa valeur actuelle de 63,2 GW signifie implicitement la possibilité de produire 500 TWh avec un parc nucléaire "rajeuni" grâce à la nouvelle génération EPR NG.
( 63,2 GW x 8 760 heures x Fc/0,9 = 500 TWh ).
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Les réticences de l'Etat à renier en bloc le nucléaire, pour se précipiter dans l'éolien et le solaire sont fondées sur une certain nombre de constats:
- Aujourd'hui la puissance installée éolienne+ solaire PV atteint 22 GW, soit 38% de la puissance moyenne du réseau (qui est de 57 GW pour une énergie finale de 500 TWh).
Sur ces 500 TWh, le couple éolien+ solaire PV fournit 30 TWh soit 6% seulement, ce qui correspond à un facteur de charge de 0,15, qui justifie les plus grandes inquiétudes quand à la possibilité de remplacer le nucléaire par un système aussi peu performant.
Et ce ne sont pas les atermoiements autour de l'éolien offshore (véritable messie des énergies renouvelables) qui amélioreront la situation…
Dans ce contexte, on peut comprendre que la réduction de la puissance nucléaire ne soit pas la première urgence…
- Il n'en demeure pas moins que le parc nucléaire actuel est vieillissant, le facteur de charge moyen n'est plus ce qu'il était (Il est encore 0,85 tout de même), et la production annuelle est plus proche de 440 TWh que des 500 TWh de sa jeunesse.
Les 30 TWh d'éolien et de solaire PV sont donc les bienvenus pour satisfaire la demande avec l'appoint de l'Hydraulique.
Mais cet apport d'énergie intermittente a eu aussi pour effet d'augmenter le besoin de compensation des fluctuations de puissance.
Plus que jamais le réseau a du faire appel au parc de centrales thermiques exploitées par EDF.
(Le parc hydraulique existant ne peut pas être sollicité puisqu'il est déjà utilisé pour compenser les fluctuations de la demande de puissance sur le réseau).
En l'absence d'installations de stockage de masse de l'électricité, la compensation des fluctuations des énergies intermittentes ne pourra être obtenue que par des centrales thermiques.
L'urgence est donc de construire ces installations de stockage de masse d'électricité, et non pas de multiplier la production intermittente.
Faute de quoi il faudra multiplier le nombre de centrales thermiques.
- Toute initiative d'envergure visant à modifier significativement les orientations technologiques d'une entreprise a un coût très élevé.
EDF peine déjà à rentabiliser l'outil existant, et doit supporter une dette de 37 Milliards. Il a été procédé en 2017 à une augmentation de capital de 4 Milliards, dont 3 apportés par l'Etat ( nos impôts) qui conserve plus de 84% des actions.
On peut penser que l'essentiel de ces ressources ira où vous savez.
- Cela dit, EDF (et donc l'Etat) n'ignore pas que le nucléaire ne pourra pas tout faire, et que dans l'avenir une part très importante de l'électricité sera produite à partir de sources renouvelables décarbonées ou à carbone recyclable.
Le maintien du leadership de l'entreprise exige donc une diversification de ses technologies de production, ne serait-ce que pour éviter que les concurrents ne s'engouffrent dans la brèche pour lui tailler des croupières.
Dans ce but, EDF a créé la société "EDF Energies nouvelles", filiale à 100%, avec l'objectif de développer un savoir faire multi technologies et de prendre des parts du marché international de la production d'électricité.
Aucun secteur n'est négligé, éolien, solaire, hydraulique, et également stockage puisque ce secteur devient un passage obligé dont l'existence conditionne celle de la production intermittente.
Compte tenu de toutes ce qui précède, EDF n'envisage pas une réduction significative de la part du nucléaire dans le mix électrique avant le milieu de ce siècle, ce qui est cohérent avec l'annonce d'une réduction à 50% pour 2030.
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Mais EDF n'est plus le seul fournisseur d'électricité en France depuis l'ouverture à la concurrence.
Parmi les deux douzaines de fournisseurs alternatifs, quelques-uns réussiront à acquérir des positions leur permettant de devenir non plus seulement fournisseurs, mais aussi producteurs d'électricité, voire même de Gaz, puisque la concurrence s'exercera sur les trois secteurs si l'on y inclut les combustibles renouvelables.
La croissance de la production d'électricité renouvelable ne dépend donc plus seulement de EDF, qui devra composer avec l'offre concurrente pour positionner son électricité nucléaire sur un marché qui en aura de moins en moins besoin.
Il n'est pas impossible que le nucléaire de EDF soit poussé à la retraite sous la pression des offres vertes de concurrents plus dynamiques qui bénéficieront de la faveur des opposants à l'atome civil.
A eux de faire leurs preuves, avec des coûts de production compétitifs, sans trop compter sur des subventions…
Dans ce qui ressemblera à une guerre commerciale, il faudra compter également avec les consommateurs, qui participeront à la fête grâce au développement de l'auto production, qui peut à terme représenter une part significative de la consommation d'énergie finale.
La physionomie du marché de l'électricité est appelée à changer drastiquement dans les prochaines décennies, avec un nucléaire susceptible de s'éteindre de lui-même faute de clients, un peu comme les dinosaures en leur temps.
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